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Notes de lecture sur l’ouvrage de Shlomo SAND :
Comment j’ai cessé d’être juif

Par Sam Ayache

Au premier abord, le titre de ce petit opuscule de quelque 140 pages prête à sourire et rappelle immanquablement la phrase de Montesquieu  Comment peut-on être Persan ?  - d’ailleurs un passage de cet opuscule porte comme sous-titre  L’esprit des lois  en référence à Montesquieu. Ici, Shlomo Sand se donne pour objectif d’expliquer au lecteur comment on peut être Juif et comment on peut cesser de l’être.

L’auteur présente d’abord son propos comme la quête de sa propre identité personnelle, ce qui est une démarche tout à fait légitime relevant de sa liberté de conscience. Mais, de toute évidence, cesser d’être Juif pour Shlomo Sand, c’est très compliqué car, en tant que citoyen israélien, la mention de sa  nationalité juive  est inscrite sur sa carte d’identité conformément à une décision de la Cour Suprême de l’Etat d’Israël de refuser de reconnaître l’existence d’une  nationalité israélienne  qui aurait sans doute gravement remis en cause le  caractère Juif de l’Etat d’Israël .

Et comme l’Etat d’Israël refuse à ses ressortissants le libre choix de leur identité, la démarche de Shlomo Sand le conduit à interpeller le lecteur sur la nature de l’Etat d’Israël et sur la nature du judaïsme. Mais il faut reconnaître que le malheureux lecteur doit patienter jusqu’au chapitre 10 pour qu’enfin la question centrale soit abordée quand Shlomo Sand finit par écrire ce qui paraissait évident depuis le début :  En Israël, être juif, c’est avant tout ne pas être arabe  et c’est jouir d’un grand nombre de privilèges auxquels les habitants non-Juifs du pays n’ont pas droit. Shlomo Sand dénonce à juste titre cette situation contraire à la démocratie. Il affirme vouloir  sortir du cercle exclusif  des privilégiés, et il compare l’Etat d’Israël aux sociétés d’apartheid et d’oppression coloniale :  Dans l’Etat d’Israël du début du XXIème siècle, être juif ne correspond-il pas à ce qu’était la situation d’un Blanc dans le sud des Etats Unis des années 1950 ou à celle des Français dans l’Algérie d’avant 1962 ? Le statut du juif en Israël ne ressemble-t-il pas à celui de l’Afrikaner dans l’Afrique du Sud d’avant 1994 ? 

Mais avant d’aborder cette question cruciale, et pendant les 9 chapitres précédents, Shlomo Sand revient longuement sur des questions telles que la remise en cause de ce qu’il appelle  une culture juive laïque , le judaïsme  oriental  ou les victimes du nazisme.

Il consacre un chapitre pour le moins étonnant à ce qu’il considère comme la constitution d’une  culture israélienne . Il écrit :  Le sionisme est parvenu à façonner un nouveau peuple doté en propre d’une langue nouvelle, qui s’est différenciée des pratiques juives ancestrales et des conceptions antinationales auxquels ces dernières se référaient. Ce peuple possédait maintenant une patrie… .

Cette dernière question soulève à elle seule bien des interrogations et aurait mérité d’être plus sérieusement étayée mais, malheureusement, il semble que tous ces chapitres aient été écrits à la hâte car ils fourmillent d’erreurs historiques manifestes et d’approximations auxquelles l’auteur ne nous avait guère habitués jusqu’à présent.

Ainsi, au chapitre 5 par exemple, Shlomo Sand profère l’accusation suivante :  Les pogroms et le déracinement furent le premier coup asséné au peuple yiddish qui avait commencé à s’unifier, lors du processus de modernisation de la fin du XIXème siècle. La deuxième secousse vint de la révolution bolchevique qui, par des mesures administratives, a tenté d’étouffer les diverses expressions de cette culture particulière…Le sionisme qui à l’instar du bolchevisme s’est employé à effacer la langue et les pratiques culturelles yiddish a administré le quatrième coup  . Si le sionisme a méprisé le yiddish pour imposer l’usage de l’hébreu et si les pogroms ont bien porté des coups au peuple yiddish et motivé l’émigration massive vers l’Occident des Juifs persécutés par le régime tsariste, en revanche l’accusation proférée contre la révolution bolchevique est un mensonge grossier.

Contrairement à ce qu’affirme Shlomo Sand, non seulement la révolution bolchevique a été ressentie par le peuple yiddish comme une véritable libération, mais de plus le nouveau pouvoir bolchevique a considérablement encouragé et développé l’apprentissage de la langue et de la culture yiddish.

Voici ce qu’écrit Jean-Jacques Marie dans son livre  L’antisémitisme en Russie  (chapitre 13) :  Dans les années 1920, le pouvoir mène une politique de yiddishisation, qui se traduit par l’ouverture massive d’écoles juives en yiddish. Ainsi en Biélorussie, le nombre d’écoles juives passe de 106 en 1922 à 339 en 1933. En Ukraine, il passe de 128 en 1923 à 475 en 1928. Le nombre d’ouvrages publiés en yiddish passe d’une bonne centaine entre 1923 et 1927 à 238 pour la seule année 1928 et atteint le chiffre record de 668 en 1933… .

Pourquoi Shlomo Sand n’a-t-il pas vérifié ses propos avant de les publier ?

Shlomo Sand ne semble pas non plus maîtriser la question des Arabes juifs, ceux que les sionistes appellent très improprement les  Juifs orientaux . Dans un passage consacré aux Juifs marocains, par exemple, l’auteur affirme :  Après la guerre de 1948 et la création d’une souveraineté sioniste, une grand masse d’immigrés démunis est arrivée des pays arabes et musulmans qu’elle avait été contrainte de quitter. La guerre en Palestine avait été le détonateur immédiat de cet exode . Pourquoi relayer ce mensonge inventé par les autorités sionistes selon lequel les Juifs avaient été  contraints de quitter  tous les pays arabes dont ils étaient originaires ? Pourquoi placer tous les pays arabes et musulmans sur le même plan ? Cet amalgame, entre des situations très différentes les unes par rapport aux autres, jette le discrédit sur la pertinence du propos.

Il y a bien eu des mesures d’expulsion de la population juive en Egypte et en Irak mais en Irak, par exemple, ces mesures administratives se sont étalées sur plus d’une décennie ponctuée par une série de provocations orchestrées par le Mossad, entre1950 et 1966. En Egypte, il y a eu également des provocations orchestrées par le Mossad (incendie d’un grand magasin juif en 1952 puis l’affaire Lavon en 1954 - arrestation d’un commando de sabotage israélien), mais les vraies mesures d’expulsion n’ont été prises qu’en novembre 1956, au lendemain de l’intervention militaire franco-britannique sur Suez.

En Tunisie, c’est le Mossad avec la complicité du protectorat français qui a d’abord organisé l’émigration de quelque 6 200 Juifs tunisiens vers Israël entre 1948 et 1949. Après l’indépendance de la Tunisie et la prise du pouvoir par Habib Bourguiba, le gouvernement tunisien a mené une politique résolue d’intégration complète des Juifs au sein de la nation tunisienne et tenté, mais hélas sans grands succès, de contrer les intrigues du Mossad. Au Maroc, c’est une fois de plus le Mossad qui a organisé l’émigration massive des Juifs marocains vers Israël. Dans cette dernière affaire, le couple David et Gisèle Littman a joué un rôle non négligeable. Connue pour avoir écrit, sous le pseudonyme de Bat Ye’or, le pamphlet anti-arabe  Eurabia , un ouvrage que le journal Haaretz a qualifié de  nouveau Protocole des Sages de Sion , Gisèle Littman-Orebi a expliqué publiquement qu’elle avait emmené des centaines d’enfants marocains en Israël en faisant croire à leurs parents qu’elle les envoyait en Suisse pour y être scolarisés. Son  exploit  a été récompensé par une médaille du Mossad !

Shlomo Sand fait comme si le Mossad n’existait pas : il occulte complètement le rôle de cette institution fondamentale de l’Etat d’Israël et rejette sur les gouvernements arabes l’entière responsabilité de l’expulsion des Juifs de tous ces pays.

De manière similaire, dans le chapitre 8 consacré aux victimes du nazisme, Shlomo Sand écrit ceci :  Des enfants juifs d’Irak et d’Afrique du Nord en sont venus à se considérer comme partie intégrante du camp croissant des victimes du nazisme . Là encore, Shlomo Sand méconnaît la réalité historique.

En Algérie, les Juifs ont réellement été victimes des mesures discriminatoires du régime de Vichy : destitution de leurs droits civils, expulsion de la fonction publique, exclusion du système scolaire et de certaines professions, etc. La Tunisie a, quant à elle, été brièvement occupée par la Wehrmacht à partir de novembre 1942 et les Juifs tunisiens (ainsi que les Juifs italiens réfugiés en Tunisie) ont été directement victimes des exactions nazies (lourdes amendes, travaux forcés, rafles et arrestations en masse, internements dans des camps, etc.). Seules la brièveté de l’occupation (6 mois) et surtout l’opposition intransigeante du souverain tunisien Moncef Bey à toutes les mesures discriminatoires décidées par les forces d’occupation allemandes secondées par le régime de Vichy ont permis d’atténuer la portée de ces mesures.

La situation a été bien plus dramatique encore pour les dizaines de milliers de Juifs originaires d’Afrique du Nord (Algérie, Tunisie, Maroc) qui travaillaient et résidaient en France. Ceux-là ont subi de plein fouet les exactions et les déportations perpétrées par le nazisme. Alfred Nakache, champion olympique de natation originaire de Constantine, est la victime nord-africaine la plus célèbre. Surnommé  le nageur d’Auschwitz  pour s’être baigné dans de l’eau glacée pour redonner du courage à ses camarades, Alfred Nakache a survécu à l’enfer des camps mais ni sa femme ni sa fille ne sont revenues. En France, plus d’une dizaine de stades et de piscines portent le nom d’Alfred Nakache, dont la plus grande piscine de Toulouse, ville que Shlomo Sand affirme bien connaître.

Encore une fois on ne peut que regretter toutes ces erreurs, ces omissions, ces contre-vérités historiques et ces approximations qui ternissent la réputation de sérieux de l’auteur.

Fort heureusement, comme il a été dit plus haut, Shlomo Sand termine son petit pamphlet par des considérations plus pertinentes contre le communautarisme et les ravages de la propagande sioniste parmi ceux que Shlomo Sand qualifie – assez improprement d’ailleurs - de  Juifs laïcs . Il écrit :  Disons-le : l’identité juive laïque se maintient surtout, de nos jours, en perpétuant ses rapports avec Israël et en le soutenant inconditionnellement . Il apparaît tout à fait louable à quelqu’un qui, comme Shlomo Sand, prétend se situer sur le terrain des libertés démocratiques de se démarquer de cette  masse d’adeptes  qui se constitue  en foyer de culte et d’adulation  de la politique israélienne.

Si l’auteur admet bien l’existence d’un authentique groupe de personnes  qui se définissent comme « juifs laïcs  et qui, isolément ou en groupe, tentent de s’organiser pour protester contre la politique israélienne de ségrégation et d’occupation », il pense cependant que cette démarche est vouée à l’échec : c’est, écrit-il,  une posture temporaire de peu de poids et sans avenir politique .

Quel est donc l’avenir politique selon Shlomo Sand ?

Il écrit :  Je fais partie du produit culturel, linguistique et même mental de l’entreprise sioniste et je ne peux m’en défaire. Par ma vie quotidienne et par ma culture de base, je suis un Israélien . Shlomo Sand voudrait donc  rendre compatibles les lois constitutionnelles d’Israël avec les principes démocratiques . Plus loin, dans un passage intitulé  Utopie ? , il précise son approche politique qui est la création d’une confédération de deux républiques :  Je reconnais que mon rêve de la fin de l’occupation et de la création d’une confédération entre les deux républiques, israélienne et palestinienne, avait sous-estimé le rapport de force entre les deux parties .

Mais c’est en définitive cette solution  à deux républiques  qui est irréaliste,  de peu de poids et sans avenir politique  car elle élude la question suivante qui est à l’origine de tout le conflit en Palestine : pourquoi y faudrait-il deux Etats, deux républiques confédérées sur le territoire de la Palestine ?

La réponse est simple : parce qu’en 1947, l’Assemblée Générale de l’ONU a entériné et légitimé la partition du territoire de la Palestine en deux Etats, l’un attribué aux Juifs et l’autre aux Arabes. C’est cette partition qui a fondé l’Etat d’Israël comme Etat attribué aux Juifs.

Mais à aucun moment Shlomo Sand n’aborde la question de la partition de la Palestine, tout comme il occulte la question du Droit de Retour des réfugiés palestiniens sur le territoire de la Palestine.

Revendiquer le Droit de Retour pour les réfugiés palestiniens, c’est remettre en cause l’existence des  frontières  qui divisent la Palestine historique et c’est donc remettre en cause la partition du pays entre deux Etats, l’un Juif et l’autre Arabe, alors que Shlomo Sand revendique la fin de l’occupation israélienne, mais uniquement dans le cadre d’un retour aux frontières de 1948.

Comment l’Etat d’Israël pourrait-il devenir une république laïque sans que soit remises en cause la légitimité de la partition de la Palestine et la légitimité des frontières de cet Etat ?

C’est bien là toute la question.

Shlomo SAND : Comment j’ai cessé d’être juif, Editions Flammarion Collection Café Voltaire – Paris 2013

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