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Entretien avec le professeur Dominique LE NEN

Chirurgien des Hôpitaux de retour d’une mission dans la bande de Gaza

Propos recueillis par Roger Calvez,

Brest le 1er décembre 2014

Dominique Le Nen vient de rentrer d’une mission à Gaza, avec Médecins Sans Frontières. Dominique Le Nen est professeur des Universités et chirurgien des Hôpitaux au CHRU de Brest, spécialiste en chirurgie orthopédique, traumatologique et réparatrice.

La 2ème édition de son livre  De Gaza à Jénine : au cœur de la Palestine , édité chez L’Harmattan, a été publiée en juillet 2014. Dans cette version, augmentée de deux nouveaux chapitres et d’un cahier de photos couleurs, les enfants sont à l’honneur. Dès la couverture, leurs regards interrogent le lecteur et l’invitent à entrer dans une  histoire  sans concession. Dans sa présentation, le professeur Le Nen écrit :  C’est au fil des pages qui s’égrènent à la lueur des faits, des souvenirs et des témoignages, que je livre mes réflexions et les impressions que le terrain m’ont renvoyées, depuis le début des missions chirurgicales à Gaza en 2002 .

- Pourquoi ce livre ?

- Je ne suis pas un politique, mais je partage mon ressenti de la situation en Palestine. J’ai donc souhaité témoigner, depuis ma première mission 2002, en pleine deuxième Intifada. Je viens tout juste d’effectuer mon 19ème séjour là-bas. Il est vrai que l’on ne revient pas indemne de Gaza comme de la Cisjordanie d’ailleurs, de la souffrance de ces populations. J’avais besoin d’exprimer mon vécu. Ce livre est une succession de flashs, d’évènements qui m’ont réellement marqués. Rien de ce qui est raconté dans cet ouvrage n’est le fruit de mon imagination. A chaque événement, les sources officielles sont citées.

J’ai eu cette envie d’écrire depuis le début des missions car les Palestiniens appellent de leur vœux ces témoignages, ils se sentent abandonnés. Et pourtant, c’est contradictoire, il y a, à Gaza, pas moins de 85 ONG qui viennent en aide à une population de 1,8 million d’habitants environ (sur 350 km2). Le monde est à leur chevet, mais ils ont besoin de faire connaître leur situation.

Je suis parti ponctuellement avec MSF pour venir en aide aux gazaouis, je fais partie de l’association AMANI (association franco-palestinienne pour l’aide et la formation médicale), dirigée par le docteur Salim Arab, qui finance régulièrement nos missions à Jénine, celles que j’effectue régulièrement depuis 2005 dans cette ville de Cisjordanie. Les bénéfices du livre vont à l’association pour continuer le travail d’aide sur le terrain et concrétiser les projets d’AMANI d’aide à Gaza, en Cisjordanie et au Liban.

- Par rapport aux dernières missions, qu’est-ce qui a changé ?

- Quand on arrive dans la bande de Gaza, beaucoup de choses surprennent. Tout d’abord, on passe par le seul check-point ouvert, celui d’Erez, au nord de Gaza (le passage par l’Egypte était fermé). J’ai vraiment l’impression d’entrer dans une prison, et c’est le même sentiment en sortant. Tant que l’on n’est pas passé par Erez, on est loin d’imaginer l’humiliation subie, le sentiment désagréable qui vous envahit. Le territoire est contrôlé de toute part. D’un côté de belles routes, de belles infrastructures ; de l’autre, des routes défoncées, des bâtiments détruits, la pauvreté à Beit Hanoun ou Jabaliya, au nord de Gaza.

La population est extrêmement dense à Gaza, et elle continue à grandir dans ce territoire entièrement contrôlé, car le taux de natalité est important. Le taux de chômage l’est aussi. Gaza est de ce fait, et malheureusement, un incubateur pour la violence.

J’ai pu voir deux mosquées rasées le long de la mer. Un quartier entier a été détruit dans Gaza. Un photographe de MSF a fait en septembre, à la fin de  la guerre , un reportage poignant qui montre les destructions, les enfants et les familles réfugiées dans des écoles, le travail sur le terrain de MSF dans la  Burn Unit . Je ne suis pas allé voir les destructions. Cela a un côté voyeur. Il faut, je pense, respecter les habitants qui ont perdu la vie ou qui sont encore dans les décombres. J’étais à Gaza pour travailler à l’hôpital de Shifa et c’est ce qui a pris mon temps. Si des quartiers sont détruits, les trois-quarts de Gaza sont debout. La vie continue. Pendant les bombardements, il y avait même, tout près du QG de MSF, un restaurant en construction ! Ça détruisait d’un côté, et de l’autre, la vie continuait.

Les Palestiniens vivent, ils veulent vivre et ils reconstruisent. Ils se relèvent vite : ils enterrent leurs morts rapidement et reprennent leur vie. Ils repartent aussitôt. Dans l’ouvrage, je relate un épisode en mars 2002 ou après une nuit de bombardements, d’effervescence à l’hôpital Shifa, de bousculades, d’interventions sans relâche et après une courte nuit de deux heures, le lendemain matin, tout était propre, rangé, comme s’il ne s’était rien passé cette nuit-là. J’avais été impressionné, par l’afflux de ces victimes (23 blessés majeurs opérés dans la nuit), mais aussi par le contraste saisissant du calme et de la sérénité le lendemain, comme si nous avions fait un mauvais rêve.

Les palestiniens se reconstruisent mais ils ne sont pas optimistes et pensent que cela va recommencer. En novembre 2014, c’est ce que m’ont dit tous les gens avec qui j’ai pu parler. C’est effrayant.

A l’hôpital, pendant les plus forts moments, on voyait arriver jusqu’à 20, 30 blessés par jour, une fois 100 blessés en même temps, avec le nécessaire tri des urgences. Les équipes travaillaient jour et nuit. MSF a d’ailleurs été très présent pendant les bombardements, avec des médecins et des infirmières de toute nationalité.

Lors de cette mission, j’étais dans un centre de brulés. Un chirurgien m’a dit que l’armée israélienne a utilisé des armes prohibées provoquant des brûlures inconnues jusqu’alors (la bombe DIME, Dense Inert Metal Explosive), qui créent des brûlures d’un type particulier. Les médecins ont vu ces lésions inhabituelles provoquant des blessures très difficiles à traiter, comme si Gaza était un champ d’expérimentation pour certaines armes.

En mars 2014, j’étais en mission à Jénine, avec une équipe de FR3 Bretagne. Un film de 26 mn, dirigé par Mikaël Baudu, a été réalisé. Ce film  Battements de cœur en Palestine  est quadrilingue (français, arabe, breton, anglais et sous-titré en Français). Il est poignant et montre la mission et le contexte de la ville de Jénine qui fut martyre en 2002. Nous y découvrons aussi une troupe de théâtre palestinienne,  The Jenin’s Freedom Theatre , qui milite pour la paix, en utilisant l’art et non les armes. Ce serait intéressant d’envisager sa diffusion à Brest (Studio…).

- Dans le livre, au chapitre  Le cheval de Jénine , vous citez un vieil homme devant sa maison détruite :  il y avait ici un lit où mon père est décédé quand j ‘avais 5 ans. Ça se sont les racines d’un citronnier. Là il y avait un figuier qui datait de 52 ans. Là un olivier. La disparition des traces de ce palmier a été la première chose qui a touché les gens … Ils ne pourront jamais nous déraciner, ni porter atteinte à notre identité, quoi qu’ils fassent . Cela démontre en effet l’état d’esprit d’une population déterminée à rester sur les terres qui l’a vu naître, tout simplement. Un autre dit :  ce qui a été détruit pourra être reconstruit. 

- Plus Israël occupe les territoires, plus la situation occupants/occupés est criante et la situation ne peut que se dégrader. Regardez Jérusalem Est. Il y a de plus en plus de colonies. Cela rend explosif la situation de Jérusalem, surtout en ce moment. Et la colonisation semble écrite d’avance. Je ne suis pas optimiste.

- Lors d’une rencontre avec trois jeunes de Palestine, dont l’un est juif vivant dans les territoires occupés (voir dans ce numéro de Dialogue), il a paru évident que la solution à un seul Etat sur l’ensemble du territoire historique de la Palestine d’avant 1948 était la solution la plus juste et même la seule solution.

- Ce serait en effet la solution. Le peuple palestinien doit pouvoir vivre. En effet, un état laïc et démocratique dans lequel tous puissent vivre, c’est bien entendu ce qu’il faudrait. D’ailleurs, tout le monde sait que c’est ce qu’il faudrait, mais tout accord est actuellement figé. Il n’y a plus de progrès substantiel dans les tentatives de résolution du problème israélo-palestinien. Je suis nostalgique des années 1993-1995 ou un espoir réel de paix existait et qui s’est éteint avec l’assassinat de Rabin.

C’est triste et difficile de voir ce qui se passe là-bas. Je voudrais terminer comme dans le livre en reprenant la phrase de Nelson Mandela qui donne quelque part un grand espoir, ce grand espoir qui est né par les hommes, pour les hommes :  Je répondais que l’État était responsable de la violence et que c’est toujours l’oppresseur, non l’opprimé, qui détermine la forme de la lutte. Si l’oppresseur utilise la violence, l’opprimé n’aura pas d’autre choix que de répondre par la violence. Dans notre cas, ce n’était qu’une forme de légitime défense. 

- Sur la première page du livre, il y a la photo d’une enfant que vous avez soignée : une belle petite fille de Gaza avec de grands yeux et qui a un regard profond.

- Oui, c’est une enfant qu’on a soignée et je me souviens bien d’elle. Ses petites mains portaient des malformations congénitales. C’est la plus belle des photos d’enfant que nous ayons prises à mon avis. Mais les enfants de Palestine, vous savez, sont comme les nôtres, ni plus laids, ni plus beaux, ni plus sages, ni plus turbulents… bref ce sont des enfants, des enfants du monde.

Les bénéfices de vente de l’ouvrage seront intégralement reversés à l’Association Franco-Palestinienne pour l’Aide et la Formation Médicale ( AMANI )

Siège : 7 Rue Beauchamp 22300 LANNION mail : contact(at)assoamani(dot)fr

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