dialogue_fr_mini.png
imprimer

Centenaire des accords  Sykes-Picot . Les puissances européennes décident du sort des peuples du Moyen Orient

En 1914, au début de la guerre, l’empire ottoman, qui est déjà sur le déclin, représente un territoire qui englobe à la fois l’actuelle Turquie, la Syrie, le Liban, l’Irak, la Palestine et de larges surfaces du littoral de la péninsule arabique. Ce territoire, placé sous le contrôle de la Turquie a jusqu’à présent échappé à une colonisation directe des principaux pillards coloniaux de l’époque, la France et la Grande Bretagne. Ces derniers cherchent cependant à y développer des zones d’influence. Londres considère l’ancienne Mésopotamie comme un relais essentiel entre la Grande Bretagne et la péninsule indienne, cherche à y prendre pied depuis des années et transforme plusieurs émirats en protectorats. Les Français peinent à y trouver une place et les Russes, à la recherche d’un  débouché sur une mer chaude  ont été évincés de la région.

La découverte des gisements de pétrole persans renforce l’intérêt de l’impérialisme britannique pour la région. Dès 1912, 80% de la flotte militaire britannique est chauffée au pétrole produit par l’Anglo-Persian Oil and Co.

Dès le déclenchement de la guerre, le gouvernement anglais s’inquiète pour sa production d’hydrocarbures et déplace des troupes stationnées en Inde vers le Golfe Persique. La Turquie s’allie avec l’Allemagne. A la suite du torpillage de deux de ses navires par la Turquie, la Russie, déclare la guerre à cette dernière le 29 octobre 1914. Dès l’automne 1914, les troupes britanniques s’installent dans le sud de l’Irak. C’est à ce moment-là que se forgent des alliances entre les britanniques et certains chefs locaux comme l’émir du Nadj, qui se nomme Ibn Saoud.

L’alliance de la Turquie avec l’Allemagne génère des manœuvres diplomatiques entre les anglais, les français et les Russes, tous prêts avant même la fin de la guerre à se partager les dépouilles de leurs ennemis. Ainsi le 7 mars 1915, le Premier ministre russe Sazanov présente à ses alliés un  grand mémorandum , qui revendique notamment Constantinople, les rives et le contrôle des détroits du Bosphore et des Dardanelles. La France rappelle aussitôt ses visées traditionnelles sur la Syrie et la Cilicie et la Grande Bretagne demande des garanties pour accéder librement aux détroits en cas d’annexion par la Russie impériale. Le 26 avril 1916, un accord Sazanov-Paléologue (diplomate français) délimite les  zones d’influence  française et russe sur le territoire ottoman.

Début 1914, l’alliance entre la France et la Grande Bretagne n’a pas effacé les conflits coloniaux du siècle passé, pour ne parler que de celui-là. L’occupation de l’Egypte - pays sous influence française depuis l’expédition de Bonaparte – par la Grande Bretagne en 1882 demeure un traumatisme pour le  parti colonial  et la diplomatie française. Un diplomate, François Georges-Picot défend l’idée d’un débarquement français au Liban, porte de la Grande Syrie, pour contenir d’hypothétiques visées britanniques sur la région. En novembre 1915, c’est le même Picot qui est chargé de négocier avec la Grande Bretagne les futures zones d’influence des deux impérialismes en cas de dissolution puis de partage de l’empire ottoman. Les britanniques dépêchent Sir Mark Sykes pour mener les négociations au nom de l’empire. A la suite des négociations, pendant les mois d’avril et de mai 1916, un échange de notes et de courriers entre le ministre britannique des affaires étrangères, Lord Grey et l’ambassadeur de France à Londres, Paul Cambon, et qui entrera dans l’histoire comme l’accord Sykes-Picot, se conclut le 16 mai par un règlement du dépeçage de l’empire ottoman entre les deux pays, plus la Russie. La zone octroyée à la France englobe la Syrie et s’étend jusqu’à Mossoul en Irak. La Grande Bretagne confirme son contrôle de la Mésopotamie et de la péninsule arabique. L’accord Sykes-Picot avait vocation à demeurer secret.

Peu de temps avant, les britanniques vont chercher à utiliser les Arabes - dominés par les Turcs - et à les pousser à se soulever contre le pouvoir de Constantinople. Lorsque l’on parle des  Arabes  il s’agit bien entendu de leurs chefs féodaux. L’immense majorité de la population vivant sur place et dans l’asservissement n’est jamais prise en considération. Le haut-commissaire britannique Mac Mahon passe un accord le 24 octobre 1915 avec le  shérif  Hussein, gouverneur de la Mecque où il est notifié, qu’à l’exception des districts non nettement arabes,  la Grande Bretagne est prête à reconnaître et appuyer l’indépendance des Arabes dans toutes les régions situées à l’intérieur des frontières proposées par le shérif de la Mecque . Cet accord ainsi que l’influence d’officiers britanniques incitent Hussein et ses fils à se révolter contre le pouvoir ottoman (épisode de Lawrence d’Arabie).

On le voit, les promesses faites à Hussein sont contradictoires à l’accord franco-britannique passé quelques mois plus tard, attribuant la Syrie à la France. Il en va ainsi depuis toujours des accords internationaux entre grandes puissances coloniales.

Un point de discorde ne parvient pas à être réglé par la négociation : il s’agit de la Palestine. Le nord de la Galilée, région frontalière avec le Liban, est inclus dans la zone française et le port d’Haïfa, l’un des principaux de la région est attribué à la Grande Bretagne. L’accord prévoit un statut international très vague pour le contrôle des lieux saints. Alors que la Grande-Bretagne revendiquait le contrôle de toute la Palestine et de tout l’Irak, dont Mossoul (et ses gisements d’hydrocarbures bien entendu), le diplomate français Picot obtient de la Russie l’engagement à soutenir ses revendications territoriales, sans le dire à Sykes.

La caverne des brigands, selon l’expression de Lénine pour qualifier la SDN, (Société des nations, ancêtre de l’ONU) fondée en 1918 mérite bien son nom. Les accords secrets de remodelage et de pillage des richesses des nations, sont un des aspects de la forme que prend l’impérialisme, qualifié par Lénine en 1916 de stade suprême du capitalisme. Dès leur prise du pouvoir en Russie, dès les premiers jours de la révolution d’octobre, les bolcheviques dénonçant la diplomatie secrète décident de publier largement tous les documents officiels du tsarisme. Parmi eux figure l’accord Sykes-Picot. Il s’agit pour Lénine et pour Trotsky de montrer, avec les propres mots utilisés par les diplomates des pays impérialistes, la perfidie de ces derniers et le contenu de classe de la guerre impérialiste.

Malgré les révélations faites au grand jour, les gouvernements réactionnaires de France et de Grande-Bretagne restent fidèles à l’accord Sykes-Picot et continuent à se quereller à propos du partage des restes de l’empire ottoman, tout en interdisant brutalement aux peuples de la région toute forme de revendication nationale.

La question juive est totalement absente des accords et tractations passés en 1915 et en 1916. La Russie tsariste, alliée à la France et à la Grande Bretagne opprimait brutalement ses populations juives et il n’était alors pas question d’en dire quoi que ce soit. En Allemagne, contre laquelle la France et la Grande-Bretagne étaient en guerre, les juifs étaient émancipés. Les britanniques, qui cherchent à modifier les zones de répartitions fixées par l’accord Sykes-Picot pour s’accaparer la Palestine vont trouver un prétexte dans la défense de la cause extrêmement minoritaire du sionisme, prise en charge jusqu’à lors par le Reich allemand. Les dirigeants sionistes utilisent ces aspirations et parviennent à convaincre les dirigeants britanniques, pour la plupart profondément antisémites, qu’une  Palestine juive  sera le partenaire privilégié de leur implantation dans la région. C’est à partir de ces considérants que la déclaration Balfour, qui accepte officiellement l’établissement d’un  foyer national pour le peuple juif  en Palestine, sera adoptée le 2 novembre 1917.

From DIALOGUE REVIEW ( www.dialogue-review.com )